Estefanía Peñafiel Loaiza: Las puertas de la percepción

por Agnès Violeau, crítica de arte y curadora independiente

« Les sociétés modernes civilisées se définissent par un procès de décodage et de déterritorialisation. Mais, ce qu’elles déterritorialisent d’un côté, elles le reterritorialisent de l’autre. »
(Gilles Deleuze & Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, 1973)

  
« Il ne peut y avoir dans le cerveau une région où les souvenirs se figent et s’accumulent. »
(Henri Bergson, Matière et mémoire, 1896)


 
Artiste protéiforme, Estefanía Peñafiel Loaiza travaille comme une archéologue, mettant « en œuvre » littéralement les procédés de disparition et de révélation de l’image par le temps. Elle nous parle de la mémoire, personnelle et collective, et de son refoulement. Avec une vraie simplicité de moyens Estefanía Peñafiel Loaiza travaille la représentation en tant que témoignage, trace ou sédimentation, mais une trace qui s’efface. Se développe alors un travail à la lisière entre visible et l’invisible, dicible et indicible, où la main de l’artiste intervient comme un liquide révélateur, une perturbation mettant à jour ce qui a eu lieu, ou n’est jamais montré. L’artiste fait usage de supports souvent précaires, fantomatiques ou éphémères (encre, taches, poussière de gomme atomisé, papier brulé, tirages surexposés, oralité). Le travail d’Estefanía Peñafiel Loaiza se structure autant par l’accumulation que par l’effacement, deux procédés aussi intimement liés que la mémoire et l’oubli.

Diplômée des Beaux Arts de Paris l’artiste développe depuis plusieurs années une pratique adoptant une constellation de formes : performances, lectures performatives, productivité d’objets (installations, dessins, films). À l’image d’un personnage sebaldien, elle construit et imagine un monde en permanente quête de recommencement. La question du territoire, du sol, d’un horizon latent, fait face à celle de l’absence mais aux vestiges jamais fétichisés. Ainsi, les propositions d’Estefania Penafiel Loaiza forment une belle application des travaux menés par Deleuze et Guattari autour du concept de déterritorialisation.

Le projet « compte à rebours » initié en 2005 est un projet illustrant cette notion d’ « occupation » récursive chez l’artiste : occupation d’un lieu, d’un passé, d’une histoire, ou d’un ici et maintenant. Œuvre in progress, le projet « compte à rebours » a occupé quasiment dix années de la réflexion de Penafiel. Tant une performance au sens de l’effort (la durée mais aussi l’apprentissage d’un nouveau savoir faire, ou plutôt d’un « savoir dire » puisque l’artiste lit à l’envers les dix-huit constitutions politiques qui ont été rédigées en Equateur, son pays natal, depuis 1830 jusqu’à 2005), elle est la mise en acte de la destruction et la reconstruction, ailleurs, d’un discours, de l’inconstance politique d’un pays. Comme souvent dans son travail elle accumule des petites choses pour une construire une grande. Rien de spectaculaire. Ici, l’artiste lit phonème après phonème, à l’envers dans le texte, l’ensemble de ces constitutions, en partant de la plus récente pour aller vers la plus ancienne, la première phrase écrite en 1830. Ce corpus sonore de syllabes inversées, formant une langue nouvelle, étrangère tant qu’étrange à l’écoute, illustre ce que Walter Benjamin nommait l’ « Espace mémoriel du temps ». L’œuvre incarne la fable d’un monde « émietté » (pour reprendre une formule nietzschéenne), en décomposition. Filmées puis réunies in fine sous la forme d’environ soixante-seize heures de film, à dessein, ces lectures sont remises à l’endroit restituant ainsi au pays son unité, grâce au temps et à l’effort. Par le petit geste et l’oralité nue, par un renvoi universel, puissant, et politique (politique au sens de polis, l’artiste ayant un rôle au cœur de la cité), son œuvre engage une réflexion profonde sur l’Histoire et sa transmission, la persistance de l’empreinte, celle de la rétine et des mots.

Activant différents systèmes d’apparition, d’aveuglement, de deuil, manque ou de vigilance, Estefania Peñafiel Loaiza trouve la station précise entre le grand Désastre que décrivait Blanchot et ce que Nietzsche nommait le Ja Sagen ou « amor fati » – le « dire oui », accepter son destin. Elle ouvre, par la poésie, l’imaginaire et la résistance face à l’oubli, les portes d’un possible paradis perdu.

Agnès Violeau, mai 2013